
Huub Ubbens Designer Objet
Huub Ubbens,
Le designer qui pense les objets pour durer
Designer produit, concepteur lumière, enseignant… installé à Montpellier depuis près de quinze ans, Huub Ubbens développe une approche du design profondément humaine et durable. Entre Milan, Naples et Montpellier, il imagine des objets pensés pour traverser le temps plus que les tendances.
À écouter Huub parler, on comprend vite qu’il ne dessine pas simplement des luminaires ou du mobilier. Il compose des atmosphères. Des lieux. Des sensations presque silencieuses.
Nous l’avons rencontré pour parler lumière, espaces de vie, matières, transmission… et de cette quête d’intemporalité qui traverse tout son travail.
Portrait de Huub
📷 Aurélia Blanc

Entre design, lumière & transmission
Aujourd’hui, comment tu te présentes professionnellement ?
Je suis designer produit… enfin plutôt designer objet, parce que “design produit” peut vouloir dire beaucoup de choses. Je dessine du mobilier, des luminaires, des objets.
À côté de ça, il y a toute une partie conception lumière et éclairage architectural, aussi bien pour des projets privés que pour des promoteur et le théâtre.
Et puis la troisième partie importante de mon activité, c’est l’enseignement. J’enseigne le design dans différentes universités et écoles de design, en France, en Italie… et aussi en Chine.
J’ai mon propre studio à Montpellier depuis 2005. C’est une microstructure volontairement très souple. Je n’ai pas envie d’avoir une grosse équipe fixe. J’aime garder une certaine liberté.
Avant ça, j’ai travaillé plusieurs années à Milan comme directeur design chez Artemide puis chez Danese.
On te connaît beaucoup comme designer lumière. D’où vient cette sensibilité ?
C’est une question compliquée parce que ça remonte probablement très loin.
Quand j’étais enfant déjà, je déplaçais les éclairages dans ma chambre pour créer des ambiances. Il y avait déjà cette sensibilité-là.
Mais le vrai déclencheur, c’était pendant mes études aux Beaux-Arts d’Amsterdam. Je suis parti faire un stage à Naples et là, j’ai découvert quelque chose de très fort : la beauté de la lumière naturelle qui dialogue avec les architectures anciennes.
Le soleil, les matières, les façades… ça m’a énormément marqué et j'y ai trouvé une mélancolie poétique. J’ai fait des milliers de photos là-bas.
On sent chez lui une fascination presque instinctive pour les villes imparfaites. Celles où les matières vieillissent, où les murs portent encore les traces du temps, où la lumière révèle autant qu’elle abîme.
B.fabers
Table Héraclite
📷 Morgan Lhomme

Villes, lumière & inspirations
Naples, Marseille… tu trouves un lien entre ces villes ?
Oui, complètement. Marseille a une lumière magnifique. Quand on arrive le matin et qu’on voit la ville s’ouvrir avec cette pierre claire et cette luminosité très blanche, il y a quelque chose de très fort, une puissance lumineuse que je n'ai jamais vue ailleurs.
Naples, bénéficie également d'une très belle lumière naturelle, mais moins éblouissante, plus douce. Et en plus, il y a cette beauté un peu décadente… quelque chose de très vivant visuellement.
Et la décadence peut être extrêmement belle aussi.
Comment tu es arrivé chez Artemide ?
C’est une histoire complètement improbable. Cela fait déjà trente ans.
J’avais quitté une agence à Milan de manière assez brutale. Je n’avais plus de travail, plus vraiment de plan non plus. L’entreprise Artemide recherchait un nouveau responsable du design.
Je me suis rendu au rendez-vous, on m’installe dans une toute petite pièce sans fenêtre pour remplir un formulaire qui reprenait exactement ce qu’il y avait déjà dans mon CV, et comme un acte de rébellion, j’ai refusé de le faire.
Dix minutes plus tard, j'ai rencontré le propriétaire d'Artemide, qui m'a tout de suite demandé pourquoi je n'avais pas rempli le formulaire, ce à quoi j'ai répondu que tout figurait déjà dans mon CV et que je ne comprenais pas pourquoi je devais le recopier.
Il m'a regardé et s'est contenté de dire : « effectivement ». On a parlé juste cinq minutes. Puis il m’a simplement dit : “Tu me rappelles demain et tu me dis combien tu veux gagner.” J'étais très perplexe. Mon refus de remplir un document a finalement été interprété comme celui d'une personne « très efficace, qui ne perd pas de temps ».
Le lendemain, avant que j'aie pu répondre, ils m’ont rappelé pour revenir et assister à une réunion avec un designer externe. On travaille une petite demi-heure ensemble, puis le patron quitte la salle et dit juste : “Mettez-vous d’accord pour la prochaine fois.”
Et le designer, qui collaborait depuis longtemps avec Artemide, me regarde et me dit : “Mais… qui es-tu, tu travailles ici ?” Je lui ai répondu : “Non… mais j’ai l’impression que maintenant oui.”
Et me voici, pour la deuxième fois, très perplexe…
Artemide
Lampe Castore
📷 Miro Zagnoli

Montpellier, équilibre & manière de vivre
Tu es installé à Montpellier depuis quinze ans maintenant. Cette ville t’apporte quoi ?
Une autre réflexion humaine. J’ai vécu longtemps à Milan, qui est une ville riche, très tournée vers l’image, le luxe, les vitrines. À Montpellier, j’ai trouvé autre chose. Une autre harmonie. Une autre ouverture d’esprit aussi.
Je trouve qu’ici, il y a une qualité de vie et une vie plus intime. On est proche de tout, et la nature n’est jamais loin…
L’humain semble très central dans ton approche du design.
Oui, totalement. Pour moi, le design naît d’une observation. Comment les gens utilisent une chaise, une table, un luminaire… On ne dessine pas des objets pour sa propre gloire. On dessine pour les autres.
Je pense qu’un bon objet doit durer dans le temps. Être réparable. Vieillir correctement. Un objet doit aimer vieillir, pour pouvoir voir le temps s'inscrire sur son propre corps. Et cela, on peut le dessiner. Personnellement, je considère cela comme l'un des grands défis professionnels.
Ville de Montpellier
Luminaire monumental : Halle d’Innovation - pièce unique
📷 Mary Gaudin

Objets durables & design intemporel
Justement, tu parles beaucoup de durabilité. C’est important pour toi ?
Oui, énormément. Mais je pense qu’on réduit trop souvent la question écologique au recyclage ou à l’upcycling. Pour moi, le vrai sujet, c’est surtout de dessiner des objets capables de durer pendant des générations. Une belle table en bois bien conçue, bien fabriquée, réparable… ça peut traverser le temps.
Tu parles souvent de créer un pont entre le passé et aujourd’hui. Qu’est-ce que ça signifie pour toi ?
Le mobilier en bois m’intéresse beaucoup parce qu’il traverse les époques. Il a toujours existé. Les Égyptiens et les Sumériens avaient déjà des meubles en bois, des chaises, des tables…
Finalement, une chaise avec quatre pieds, on ne peut pas la réinventer de trois cents manières. Le travail du designer, c’est donc autre chose. C’est trouver une justesse, une forme de synthèse entre ce qui vient du passé et ce qui appartient à aujourd’hui.
Créer ce pont entre l’ancien et le moderne, c’est ça qui me passionne vraiment. Ne pas dessiner un objet seulement pour qu’il soit nouveau et juste fonctionnel, mais pour qu’il ait une présence, une durée, une poésie, une symbolique, une évidence. Pour moi, c’est là que le design devient vraiment intéressant.
Gypsum
Carrelage en béton Uruk
📷 Claudio Tajoli

Artisanat, fabrication locale & collaborations
Tu travailles actuellement sur une collaboration autour du mobilier durable. Tu peux nous en parler ?
Oui, c’est un projet très intéressant, parce qu’il réunit plusieurs choses qui me tiennent à cœur : le bois, la durabilité, l’artisanat et l’humain.
Je travaille aujourd’hui avec l’éditeur B.fabers qui développe un réseau d’artisans et de menuisiers. L’idée, ce n’est pas seulement de dessiner un meuble, puis de le produire quelque part de manière industrielle. C’est de créer des pièces qui peuvent être fabriquées localement, par différents ateliers, avec une vraie intelligence de production.
Il y a aussi un designer-menuisier, compagnon du devoir, qui développe techniquement mes propositions pour qu’elles puissent être produites par d’autres menuisiers. Par exemple, une première série peut être fabriquée en Bourgogne, une autre à Brest, puis peut-être à Bordeaux ou à Montpellier.
Ce que je trouve très beau dans ce projet, c’est cette idée de réseau. On peut répondre à des demandes plus importantes, pour de l’hôtellerie par exemple, tout en gardant une fabrication artisanale et locale.
Et puis humainement, c’est très riche. La personne qui porte ce projet vient des ressources humaines de grandes entreprises françaises et internationales. Pour lui, l’humain est central. On sent tout de suite cette capacité à créer des équipes, à faire circuler les compétences, à construire quelque chose de cohérent.
Pour moi, cette collaboration a beaucoup de sens. Elle rejoint ma réflexion sur les objets qui durent, qui peuvent être réparés, transmis, produits avec conscience. C’est exactement là que le design devient intéressant : quand il ne dessine pas seulement une forme, mais aussi une manière de produire, de travailler et de vivre avec les objets.
Nous avons procédé de la même manière pour la marque Objekto, en collaboration avec l'Atelier Chatersèn, artisan des meubles en bois de châtaignier issu de l'élagage et situé à Vigan dans les Cévennes. Nous avons développé un fauteuil aux dimensions très réduites, dans le but d'étudier dans quelle mesure nous pouvions économiser de la matière tout en créant un meuble confortable et robuste. Et dans cette création on retrouve également ce pont entre les cultures et entre les différentes époques.
Objekto
Fauteuil Sèti
📷 Lucio Ubbens

Habiter les espaces autrement
Pour toi, qu’est-ce qu’un intérieur réussi ?
Déjà, un intérieur bien éclairé. La lumière change complètement la perception d’un espace. Et ensuite, un lieu cohérent. Pas forcément parfait ou luxueux. Mais un lieu qui raconte quelque chose de personnel.
Quand quelqu’un choisit une chaise, une table, une matière… il faut qu’il y ait une vraie intention derrière.
Aujourd’hui, un particulier peut aussi faire appel à toi ?
Oui, bien sûr. Notamment pour toute la partie conception lumière.
J’aime beaucoup travailler sur des maisons, parce qu’on entre dans un rapport très personnel à l’espace. Je conçois avant tout un éclairage qui réponde aux besoins des occupants et aux ambiances qu'ils recherchent. Il ne s’agit donc pas seulement de placer des luminaires, mais de comprendre les usages, les ambiances, les besoins, les moments de vie.
Je peux aussi intervenir sur des pièces uniques, notamment du mobilier. Une table, par exemple, peut devenir une vraie pièce maîtresse dans une maison. Il faut penser ses proportions, son usage, son équilibre avec le lieu… Elle peut être très harmonieuse, très discrète, ou au contraire avoir une expression beaucoup plus forte.
L’idée, c’est toujours de partir du besoin réel de la personne, de son intérieur, de son envie. Et ensuite, de créer quelque chose qui ait du sens, qui soit juste, beau, durable.
Castorama
Lampe Kiranat
📷 Inconnu

Chez Huub
Et chez toi, ça ressemble à quoi ?
Chez nous, c’est un grand désordre organisé parce qu’on change tout le temps.
C’est plutôt coloré. Il y a énormément de livres. Je suis très attaché aux livres parce qu’ils apportent beaucoup de chaleur dans un intérieur. Nous n'avons pas un intérieur typiquement « design », mais un joyeux mélange d'objets anciens et d'objets modernes. Je suis aussi très sensible au son dans les espaces et évidemment à la lumière naturelle.
Et surtout, j’aime les appartements où on peut tourner. Les espaces traversants, fluides, où la circulation est naturelle.
Chez Huub, les livres s’empilent, la lumière traverse l’appartement de part en part et les oiseaux s’invitent jusque dans les conversations. Un intérieur vivant, loin des clichés figés de la maison de designer.
Si tu devais imaginer ta maison idéale ?
Une structure très simple en bois, dans la nature. Pas forcément quelque chose de luxueux au sens classique.
Je vivrais en bas et je travaillerais à l’étage avec de grandes ouvertures horizontales sur l’extérieur. De grandes ouvertures qui invitent la nature à entrer. Créant ainsi un espace où l'intérieur et l'extérieur se confondent, une transition harmonieuse entre deux mondes.
Le vrai luxe, pour moi, c’est l’espace, la lumière, le calme… et cette sensation d’ouverture permanente.
B.fabers
Banc Madame Taconeo & tabouret Zhuangzi
📷 Morgan Lhomme

À écouter Huub Ubbens parler de lumière, de bois, d’espaces ou de mobilier, on comprend vite qu’il ne dessine pas simplement des objets. Il cherche surtout à créer des lieux qui durent, des atmosphères capables de traverser le tempset des pièces pensées pour être réellement vécues.
Chez lui, le design n’est jamais démonstratif. Il est sensible, humain, profondément lié à l’usage et à la manière dont on habite les espaces au quotidien.
Et peut-être qu’au fond, sa vision tient dans cette phrase :
“On ne dessine pas des objets pour sa propre gloire. On dessine pour les autres.”
MUM (Mobilier Urbain Muzzarelli)
Design : Elisabeth Vidal & Huub Ubbens
Plage Dat
📷 Mary Gaudin
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